mardi 25 septembre 2012

La Belle Vie

Ce matin, je suis passé au centre de formation, histoire de motiver un peu les jeunes et de discuter avec eux, avant le début de la saison "Espoirs". Parmi ces types, certains vont devenir professionnels, d'autres auront le destin d'une étoile filante, d'autres encore auront des ennuis personnels qui les priveront d'une belle carrière, d'autres enfin auront l'opportunité de faire tout autre chose que du rugby et s'en trouveront beaucoup mieux. Bref, c'est la vie. Une chose est sûre, c'est qu'ils ont une chance extraordinaire : la chance d'avoir un talent qui leur permet d'aller jusqu'au bout de leur passion, voire d'en vivre, la chance d'avoir été détectés et recrutés par l'ASM, la chance de fréquenter des grands joueurs au quotidien, la chance d'être en bonne santé, en pleine possession de leurs moyens physiques et intellectuels (quoique, pour certains, j'ai des doutes...), la chance, enfin, de vivre dans le confort et la paix. J'aurais même tendance à dire qu'ils ont le devoir d'être heureux, même si le bonheur ne se commande pas... En tout cas, ils n'ont pas le droit de se comporter en enfants gâtés. J'y veille personnellement...
En partant, j'ai vu deux jeunes qui s'esclaffaient bruyamment autour d'un téléphone soi-disant "intelligent" (si si, vous savez, ces téléphones dont les opérateurs utilisent les mêmes technologies que les dictatures du Moyen Orient pour fliquer les opposants...).
Je me suis approché, toujours attiré par une joie communicative, un peu curieux aussi de savoir ce qui provoquait une telle hilarité chez notre belle jeunesse. Ils se sont immédiatement mis au garde à vous et se sont arrêté de rire. J'ai tenté de les remettre à l'aise :
- Repos, vous pouvez fumer ! Je venais juste voir ce qui vous faisait marrer...
En fait, ils suivaient le site "Vie de Merde".
- Vie de Merde ? leur ai-je demandé.
- Oui, Coach, c'est comme ça que ça s'appelle. Des gens racontent leurs petits malheurs de la vie quotidienne.
- Des gens... Vous voulez dire, des gens comme nous, qui habitent en Europe, et qui possèdent un ordinateur, un téléphone mobile, un écran plat et une carte de fidélité d'une marque de grande distribution ? Ceux pour qui : attendre sans rien faire dans un aéroport à cause d'un volcan est "horrible", avoir un chef avec qui on ne s'entend pas est "atroce", passer une heure dans les embouteillages est "infernal", ne pas pouvoir mettre en ligne son blog à cause d'une coupure internet est "insupportable" ?..
Ils se sont regardés, un peu surpris :
- Euh... Oui, Coach, c'est à peu près ça...
- Et ils appellent ça "Vie de Merde" ?
- Oui, Coach...
L'un d'eux, pensant me faire plaisir, a ajouté :
- On va en poster un, d'ailleurs : "Je m'appelle Benjamin Boyet et j'ai quitté Bourgoin pour signer à Bayonne. VDM"
Et les deux de pouffer...
Je me suis adressé au détenteur du smart-phone :
- Tu veux bien me le prêter ?
Il me l'a donné, obéissant. Je faisais semblant de tapoter sur l'écran :
- Je vais t'en écrire un aussi : "Hier, mon fils de 16 ans est parti au combat pour la révolution. Il a été pris dans une embuscade et on n'a retrouvé de lui que la tête. VDM." Une autre ?
Je devais les regarder avec un air un peu intimidant, car ils semblaient effrayés.
- Vie de merde... Attends voir... (je mimais une profonde réflexion) "J'habite en Afrique dans la région des Grands Lacs. Hier, des rebelles ont tout dévasté, ils ont violé ma mère et ma sœur sous mes yeux avant d'exécuter tous les villageois. Je suis le seul survivant. VDM." Encore que, non, il a survécu : il a eu de la chance, c'est trop optimiste... (Moi, reprenant avec enthousiasme) : Vie de merde ! "Je suis d'Aguelhok, au Mali. L'autre jour, mon frère a été placé dans un trou avec sa compagne illégitime pour être lapidé par des Islamistes. Ils avaient deux enfants". Est-ce que cela vous convient ?
Puis, sans autre forme de procès, j'ai violemment balancé le téléphone contre le mur. Le bidule a explosé en une multitude de particules élémentaires, avec autant de vide entre elles qu'entre les atomes d'une molécule.
Je les ai alors laissés, abasourdis, en leur disant :
- Ne vous inquiétez pas, je vous en ferai parvenir un neuf, du dernier modèle. Et croyez-moi : ne perdez plus votre temps avec ces enfantillages. La vie est trop belle et trop précieuse pour la prendre avec tant de désinvolture. Vivez, entreprenez, expérimentez, prenez des risques, donnez tout ce que vous pouvez, ne vous résignez jamais, n'ayez que des remords et aucun regret, visez haut, ayez de l'ambition pour vous et pour les autres ! C'est le moins que vous puissiez faire pour ceux qui ont vraiment une vie de merde... Et encore, je suis sûr que ceux-là trouveraient insultant qu'on ramène leur existence à de l'excrément
Là-dessus, je me suis éloigné en sifflotant Always look on the bright sight of life des Monty Pythons...

1 commentaire:

  1. il est plus facile de se plaindre quand on a la panse pleine

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