dimanche 23 mars 2014

Il était temps que je rentre

Comme je m'étais octroyé deux semaines au pays du long nuage blanc, je décidais d'arriver un peu plus tôt au stade le jour de la reprise.
J'ouvre la porte de mon bureau (tiens, la serrure n'est pas verrouillée...), et je vois une paire de semelles qui me font face sur ma table de travail, avec, en arrière plan deux mains de trois-quarts centre qui tiennent le journal Le Monde.
Je croise les bras, j'écarte les jambes, et, bien campé dans l'ouverture, je racle ma gorge.
La brosse de Franck surgit au-dessus des cinq colonnes à la une. J'aperçois ses yeux pleins de surprise et de détresse, comme quand Isabelle Ithurburu lui demande au bord du terrain ce qui ne va pas à l'ASM. Les semelles, par un mouvement prompt, disparaissent sous le bureau et, dans une manœuvre précipitée et maladroite, Frank manque de tomber de mon fauteuil, se lève, plie le journal, sourit comme on s'excuse et me dit :
- Ah ! Tiens ! Salut Vern !
- Salut, Franck. Ça va ?
Un instant indécis, il se dirige vers la sortie, se glisse entre la porte et moi :
- Tu m'avais dit que j'étais le patron en ton absence...
- Je suis rentré maintenant.
- Hé ! Hé ! Pas mal ton interview dans Le Monde. La classe.
- Comme tout le monde, j'ai commencé par La Montagne.
Et je le laisse regagner son bureau.

Un peu plus tard, je fais un tour de stade, histoire de me remettre dans l'ambiance, apprécier ces moments de calme avant la tempête. Le meilleur moment, c'est lorsque je gravis les gradins pour gagner mon perchoir... Qu'est-ce que ?..
- Ah ! Tiens ! Salut Vern !
- Salut, Jean-Marc. Ça va ?
Il était assis, ses mains de troisième ligne croisées derrière la tête, les pieds sur le parapet.
- Tu es rentré ?
- Apparemment...
Cherchant à masquer sa surprise, il se mit à faire semblant de farfouiller autour de lui.
- Tu tombes bien. Justement - il fit une pause en s'accroupissant - je cherchais... Ah non, il n'est pas là non plus...
Me jetant un regard interrogateur :
- Tu ne les aurais pas vues par hasard ? Hum... Je cherche mes notes sur le match contre Albi... En 2008 ? C'est pour un dossier sur l'arbitrage... Hum... Non ? Bon, okay... J'y vais alors... Bonne journée...

Toujours plus tard, je rencontre Julien Bonnaire. Il est au téléphone. Je l'entends qui converse :
- Non, il ne m'a pas encore appelé, mais bon, il ne l'aurait pas dit sinon...
Il s'interrompt pour me saluer.
- Ah ! Tiens ! Bonjour Coach !
- Salut Jubon. Ça va ?
- Ça va... Chuchotant, la main sur le microphone - Je discute avec un journaliste de ma sélection.
- Ta sélection ?
- Oui... Enfin... Tu sais... Ce que Saint-André aurait dit... Si j'ai envie de rejouer... Tout ça...
- A 36 ans ?
- 35 !
Il reprend le téléphone.
Je me crois obligé d'ajouter :
- Bon... Tant que tu n'envisages pas de refaire ta vie avec une femme plus jeune ni de partir pour un tour du monde en kayak, parce que ça sent fort le démon de midi ton affaire...
Il me fait un signe d'amitié en hochant le tête. Visiblement, tout à sa conversation, il ne m'a pas entendu...

Encore un peu plus tard, je croise le président. Il semblait fébrile.
- Ah ! Tiens ! Bonjour Vern !
- Bonjour Président. Ça va ?
- Oui oui. Enfin non. Cette histoire de Toulon...
- Je comprends. La pression avant un match important...
- Non ce n'est pas ça... C'est le graffiti...
- Ah ! Ça ! Un crétin...
Le président parut soudain gêné. Il prit un air de conspirateur, lança des regards méfiants dans toutes les directions, se rapprocha de moi, et, à voix basse :
- En fait, le tag, c'est moi.
Il se redressa, avec l'air ravi du polisson fier de sa bonne blague, les yeux brillant par-dessus ses bonnes joues empourprées. Il reprit, tout excité :
- Oui. Je passais par là. Je vois le bus. Personne aux alentours. J'avoue : je n'ai pas pu m'en empêcher... Pourquoi ? Comme ça ! Dans le feu de l'action ! Diantre ! On n'est pas homme sinon ! Je dois tenir ça de l’ancêtre Wallerand qui avait la réputation d'être un sacré farceur chez la comtesse de Gerlande... Bon, ça n'a pas été évident. Je n'avais qu'un roller sur moi et ils ne font pas de marqueurs indélébiles chez Mont-Blanc... Mais, avouez : quelle incise ! Quelle faconde ! Quel soufflet ! Ah ! Le Boudjellal, il doit bien fulminer ! Il doit en être tout marri ! Surtout, ne le dites à personne ! C'est un secret ! Hi ! Hi ! Bon ! - il redevint sérieux - Ça a fait tout un pataquès, après... Il a fallu rédiger un communiqué, tout ça... Mais j'ai bien ri ! Hu ! Hu ! Bon, je vous laisse...
Et il s'éloigna en gloussant comme un collégien qui aurait fait une bonne blague à son prof de maths...

Enfin, le match. Après cette victoire heureuse, je croise Bernard Laporte pour la dernière fois dans les couloirs du Top 14.
- Ah ! Tiens ! Salut Vern !
- Salut Bernard. Ça Va ?
- Tu es rentré ? On dirait pas... J'ai failli me tromper de vestiaire à la mi-temps.

Effectivement, il était temps que je rentre...

jeudi 20 mars 2014

Ils ne changeront jamais...

On a tous besoin de changement.
Tenez, moi, par exemple, lassé des beautés solitaires des hauts plateaux auvergnats, je suis allé passer quelques jours dans les landes isolées de Nouvelle Zélande. Là-bas, j'y ai retrouvé quelques moutons. Le mouton est un animal paisible qui ne demande qu'à brouter et bêler. De temps en temps, on le tond. Il apprécie beaucoup le tintement de la clochette qui pend à son coup, et qui, croit-il, le distingue particulièrement de ses congénères. Il ne lui manque que la parole.
Le mouton aussi, a besoin de changement. Il faut le mener de pâture en pâture, car, même pour les ovins, l'herbe est toujours plus verte ailleurs, au contraire de la chèvre qui, elle, broute là où elle est attachée.
C'est la raison pour laquelle le mouton aime tant, au beau milieu de l'hiver, le tournoi des 6 Nations : il peut fouler à grandes enjambées les grasses herbes iliennes ou le gazon palatin qui pousse entre les ruines de Rome, ce qui le change de la pelade des prairies du Haut Bugey ou des marécages du Pays Basque.
Cependant, il faut préciser, petite digression le temps d'un cappuccino touillé à la cuillère de bois, car il est toujours plus tôt que onze heures du matin quelque part dans le monde, que le rugby péninsulaire est déjà ruiné, décadent avant même d'avoir été, si bien qu'il ne pourra jamais, avant de trépasser définitivement, s'exclamer avec un regret sincère : "Qualis artifex pereo..." comme l'avait fait un Italien antique, grand amateur de sports, matricide et pyromane (il avait donc tout du parfait deuxième ligne, mais, pour le malheur du monde romain, le rugby n'avait pas été inventé à l'époque. Il se fit donc artiste, nous disent avec une perversité satisfaite Tacite, Suétone et Fernand Nathan). Depuis cette époque, nous révèlent doctement Herrero, Villepreux et Couderc, les grandes nations de ce sport ont toujours été des îles ou des finistères. Ce qui est, reconnaissons-le, le drame de la France, qui est à la fois péninsule et finistère, et qui, par-dessus tout, voudrait être artiste et artisan maçon en même temps. Ce qui est, également, paradoxal : un maçon peut être un artiste de la truelle mais, comme le soutient la sagesse populaire, un artiste n'a jamais fait un bon maçon (fin de l'oraison funèbre du rugby transalpin).
Le XV cisalpin a, lui aussi, besoin de changement.
Changement de vitesse, changement de dynamique, changement de karma, changement à Châtelet en direction du grand stade, bref, changement de paradigme pour employer un terme à la mode. Je ne parle pas des changements de tactique, de charnière, de joueurs et de sélectionneurs, pour changer.
Car il faudrait que le XV de France change, mais pour ne plus changer, une bonne fois pour toutes. C'est un paradoxe. C'est très français. Vous êtes ainsi. Vous coupez la tête de votre roi. Vous vous rendez compte de votre bêtise et appelez de vos vœux l'homme providentiel. La providence vous exauce à tel point que vous ne passerez plus votre temps qu'à le chercher. Vous cooptez un empereur, tour à tour caporal, général, pilleur de tombes, ami des lettres, directeur, consul, ennemi de l'humanité, législateur en bicorne, qui manque de tomber dans le ruisseau en ramassant la couronne, balbutie et trébuche une journée de Brumaire. Je passe les péripéties qui l'enverront, in fine, méditer à Sainte Hélène sur la vanité de la destinée humaine sous la garde sourcilleuse d'un arbitre vidéo anglais respectant à la lettre les règlements de l'IRB, quitte à ignorer les en-avants les plus grossiers, un certain de Las Cases doit à ce triste épilogue une postérité inégalée : c'était le premier producteur de "litté-réalité". Bref, il échoue, à plusieurs reprises, en finale. Lassés de ces caprices aventuristes et infantiles, vous restaurez la royauté, hésitez sur la république, faiblissez pour un second empire, rappelez la gueuse en catastrophe, la bradez un soir de déprime, oubliez tout lorsqu'elle revient, avant d'installer enfin une monarchie élective, intronisant une série de despotes de moins en moins bien éclairés et de plus en plus velléitaires, vivant dans un palais et ne rendant de compte à personne : deux cents ans pour revenir au point de départ... C'est, en langage astronomique, ce qu'on appelle une révolution. De là à dire que Marcoussis est le Versailles de la FFR...
Pour que rien ne change, il faut tout changer, disait Tancrède Salina, un autre italien cynique. Les Français font honneur à cette maxime, en politique comme en rugby, ce qui est la même chose, quoique vous pratiquiez le rugby avec plus de sérieux, c'est dire...
Changeons donc ! Après tout, la stabilité n'est qu'un accident du hasard. Pourquoi ne pas faire confiance à l'aléa ? C'est ainsi que la science et la connaissance du monde progressèrent : Colomb découvrit l'Amérique en recherchant le Japon, Fleming la pénicilline en étant négligent et les sœurs Tatin leur tarte par accident. On peut donc raisonnablement espérer, avant extinction de la race ovine, que la chance conduira le XV de France à la consécration, avec beaucoup plus d'élégance et de romantisme - et pas moins d'incertitude - qu'un drop botté par un psychopathe de l'entraînement à la dernière minute d'une finale sans essai. Il est fort possible que ce cheminement tordu se fasse d'Austerlitz en Berezina, de Waterloo en Arcole, qu'il provoque autant de crises de nerfs que d'emballements inconséquents. Mais, il ne faut pas désespérer de la nature : on peut toujours compter sur une bonne dysenterie chez l'adversaire pour transformer un  soir de défaite en bataille de Valmy.
Vous avez tant fait pour la légende de ce sport que vous insulteriez vos mânes à vouloir gagner avec pragmatisme et réalisme. Ces deux gros mots sont des camouflets lancés à la face de Jauréguiberry et des frères Boniface. Vos joueurs l'ont bien compris et Marcel Ruffo vous expliquera mieux que moi que la vomissure de rugby pratiquée pendant le dernier tournoi n'est que le refoulement inconscient de ce jeu programmé et contre-nature que le trio d'entraîneurs nationaux a voulu imposer à vingt-trois Werther plus ou moins jeunes et plus ou moins dépressifs.

J'apprends sur ces entrefaites que le retour de Julien Bonnaire en bleu est évoqué. Ça nous changera.

mardi 18 février 2014

Soft Power

Hier matin, le président nous a convoqués. Quand je dis nous, je parle du staff, de l'attachée de presse et de quelques joueurs cadres. J'étais naturellement présent, en compagnie de Jean-Marc, Franck, Roro et Morgan. Nous avons pris place autour d'une table dans une salle sans âme qui est incontestablement la marque du professionnalisme de toute entreprise moderne. A la différence près qu'il y avait un laquais en livrée à l'entrée, qui, au moment où le président entra, aboya d'une voix forte :
- Monsieur le Marquis !
Instinctivement, nous nous levâmes. Jean-Marc fit une révérence en murmurant :
- Mes respects, Monsieur le Marquis,
puis s'agenouilla pour porter la main du président à son front. Morgan ne put alors s'empêcher de le traiter de « fayot » entre ses dents, tandis que Jean-Marc lui adressait un regard réprobateur.
Le président, indulgent, fit se relever Jean-Marc et lui dit avec un sourire paternel :
- Allons, allons, pas de cela ici, je vous prie. Ici, je ne suis que le président, un titre démocratique et républicain certes, que j'endosse cependant avec enthousiasme. Il est vrai que j'ai hérité, par mon père, et selon les plus hautes traditions aristocratiques, du titre de marquis et que je pourrais, comme certains cuistres, en faire un étalage vaniteux en public ou dans la presse : rassurez-vous, ce n'est pas mon genre...
Jean-Marc l'interrompit, en lui remettant une feuille de papier :
- Monsieur le Marquis ?
- Oui ?
Voici le communiqué que j'ai préparé - l'attachée de presse, visiblement fatiguée par une nuit sans sommeil, toussa - je veux dire que nous avons préparée avec le service "Relations publiques".
- Ah ! Merci, Jean-Marc.
Morgan profita du fait que le président chaussait ses lunettes et était plongé dans la lecture pour envoyer une boulette de papier sur Jean-Marc. Celui-ce le fusilla une seconde fois du regard.
- Bien ! fit le président au moment où Jean-Marc s’apprêtait à riposter. J'ai cru comprendre que depuis la fin de la saison 2010, l'arbitrage nous a été défavorable dans certains matches importants. Comme vous le savez j'étais aux States ce week-end - Dieu quel pays ! des gens vraiment très sympathiques, très souriants, mais avec ce soupçon de vulgarité qu'on apprécie chez le gendre de son métayer... Bref j'ai cru comprendre que... vendredi soir, que l'on... que... comment dire ?
- On s'est bien fait enfiler !
C'était Morgan qui avait trouvé les mots justes. Le président, visiblement amusé mais gêné de cette trivialité, réprima un sourire et poursuivit avec une moue bonhomme :
- Oui, comme le dit notre jeune ami avec ce langage imagé qui lui est propre, les décisions arbitrales ne nous ont pas été favorables.
Jean-Marc pointa du doigt un paragraphe de la feuille et renchérit :
- Oui, Monsieur le Marquis, c'est exactement ce que nous avons voulu dire en écrivant que nous attendions "plus d'implication de la part du milieu arbitral".
- Merci Jean-Marc. En effet, je me suis demandé, à ma descente de la Caravelle, si nous ne devrions pas communiquer sur le sujet et j'ai donc souhaité que Jean-Marc nous rédige un texte "coup de poing" pour marquer notre territoire et dire à ce Monsieur Mené ce que nous pensions de ses serfs, je veux dire de ses ouailles !
L'attachée de presse toussa à nouveau. Et Jean-Marc de préciser :
- Oui, enfin, je l'ai rédigé avec l'aide de notre service "Communication".
- Merci Jean-Marc. Alors, que nous dit ce brulot ?
Le président parcourut le papier :
- [Murmure] Sodomie arbitrale ? [le président leva un sourcil] [Murmure] Pipasse ? [le président leva un second sourcil] [Murmure] Incompétent ? [le président fronça les sourcils] [Murmure] Valeurs du rugby - Ah ! Très bien ça ! [Murmure] Travail de fond réalisé par Jean-Marc Lhermet ? [double haussement de sourcils] [Murmure, murmure, murmure].
Le président redressa la tête et parut assez mécontent :
- Mais Jean-Marc, ce n'est pas du tout ce que je vous avais demandé ! Un brulot, certes, pas un palimpseste de jobarderies, comme disent les jeunes ! (Morgan conserva un air interdit) Il faut être plus débonnaire, plus rond, plus pneumatique...
Jean-Marc se rembrunit :
- Ah mais Monsieur le Marquis, c'est exactement ce que j'ai dit au service "Farces et attrapes" ! En même temps, "incompétent", ce n'est pas une insulte...
L'attachée de presse leva les yeux au ciel.
- Bon, reprit le président, je me demande si finalement c'était une bonne idée... Vern, qu'en pensez-vous ?
- Il faut aussi savoir gagner dans l'adversité, président.
Jean-Marc griffonna frénétiquement sur son carnet de notes.
- Oui, pourquoi pas ? fit le président, pensif. J'ai entendu parler de cette théorie... Peut-être pourrions-nous prendre un avis autorisé auprès de mon prédécesseur. Ce cher René, d'extraction médiocre certes, mais toujours animé de ce bon sens paysan des gens simples...
Le président fut alors interrompu par le Te Deum de Marc-Antoine Charpentier. Son téléphone.
- Pardonnez-moi, fit-il implorant, c'est la Marquise ! Allo ? Oui, ma Mie... Vous ne les retrouvez pas ? Avez-vous cherché dans le grand salon ?.. Et dans la chambre bleue ?... Le petit cabinet alors ?.. Non ? Dans l'armurerie peut-être... Non !?.. C'est qu'un domestique les aura emmenées par devers lui dans les communs, alors... Oui... C'est cela... Rappelez-moi...
Il raccrocha.
- Excusez-moi, le château est tellement peu pratique qu'on n'y retrouve rien... Que voulez-vous, l’aïeul Enguerrand a bien fait ce qu'il a pu pour le remanier, mais c'était au temps des Orléanistes et nous étions en froid avec ces coquins...
Le président mit fin à son monologue, alors qu'il déchiffrait l'incompréhension sur les visages de l'assemblée. Pour se redonner contenance, le président avisa Roro :
- Bon ! Aurélien, Qu'en pensez-vous ?
Roro ne réagit pas. Il tapotait sur son ordiphone. De là où j'étais, je pouvais voir qu'il publiait le menu du jour du HPark sur sa page Facebook.
- Roro ! Fit Jean-Marc brusquement, voyant que le président commençait à s'impatienter.
Roro leva la tête, visiblement surpris. Jean-Marc poursuivit :
- Aurélien, Monsieur le Marquis te demande ton avis !
- Eh bien, on est venu avec des intentions et on n'a pas été récompensé contre une grosse équipe de Grenoble. On n'a pas eu de chance avec l'arbitrage mais on doit travailler la concrétisation de nos actions.
Jean-Marc griffonna frénétiquement sur son carnet de notes.
Le président esquissa une moue dubitative.
- Et vous Franck, qu'en dites-vous ?
- J'aimerais bien savoir ce que c'est que cette histoire de rapport précis à la commission centrale de l'arbitrage.
Jean-Marc parut gêné :
- Ben, tu sais, c'est ce que je fais le lundi après-midi... Le service "Prépare-moi un café" a oublié d'ajouter, comme je l'avais bien sûr demandé, "en concertation avec le staff". La procédure est en tout cas bien rodée : j'envoie le rapport par mail à l'adresse que m'a donné Didier Méné : causetoujours@lnr.fr. On fait ça aussi avec l'ERC, mais l'adresse change. C'est : kissmyass@erc.com.
Morgan ne put s'empêcher d'ajouter :
- Avec l'efficacité que l'on sait...
Franck remarqua :
- Je me demande si tous ces efforts sont très utiles, et s'il ne faudrait pas plutôt relancer, comme l'ont proposé Nathan et Jamie, les ateliers "j'te mets une petite mandale discrète dans le ruck ni vu ni connu"... Les bourre-pifs inspirent toujours plus le respect que le spam...
- Bon, coupa le président, on va y réfléchir mais il faut, de toute façon, me reprendre ce texte. Dans ma situation, je ne peux pas me permettre de parler comme un parvenu. Je sais que ce que je vous demande est difficile : râler après les arbitres, leur mettre la pression, mais avec élégance, avec fair-play. Jean-Marc, vous êtes le littéraire de la bande, je vous fais confiance, faites-moi ça proprement. A propos (il s'adressa à l'attachée de presse qui avait de nouveau levé les yeux au ciel), quels media avons-nous ciblé ? L’Équipe ? Midi Olympique ?
L'attachée de presse bredouilla :
- Beuh, non... Plutôt le site Internet du club...
Apparemment contrarié, le président sembla finalement prendre son parti :
- Bon, ça ira pour cette fois. Nous n'en sommes qu'au début d'une longue campagne de lobbying. Mais qu'on se le dise : ils vont voir de quel bois je me chauffe, Morbleu !

Le communiqué final ici.

mardi 28 janvier 2014

Une lettre d'Ecosse

A l'occasion de la trêve internationale, je vous fais partager un courrier que j'ai reçu du ministre des sports écossais (traduction libre du gaélique).

Cher Monsieur, ou plutôt, cher Vern (vous permettez que je vous appelle Vern, Vern ?),

Au nom du premier ministre de la Nation écossaise, je vous souhaite, avec un peu d'avance, la bienvenue en Écosse. A ce sujet, et à vrai dire, nous avions caressé l'espoir de vous accueillir un an plus tôt. Mais, et malgré les assurances de M. Lhermet, nous avions bien compris l'intérêt que vous portiez à une véritable équipe de rugby capable de remporter des titres.
Bienvenue, donc, dans notre beau pays de lochs, de whisky et de moutons. Ne prévoyez pas de tenues trop légères, la température dépasse rarement les vingt degrés ici, mais je pense que les conditions climatiques extrêmes ne seront pas une découverte pour vous.
Laissons de côté les dépliants touristiques, vous aurez le temps d'apprécier la chaleureuse hospitalité de notre sympathique population : l’Écossais, bien que rude et incompréhensible (même pour un anglophone) au premier abord, n'en reste pas moins un personnage amène et amical pour peu que l'on accepte de lui payer une bière de temps en temps. Là encore, je pense que vous ne serez pas dépaysé.
Pour entrer dans le vif du sujet, je dois vous avouer que nous vous attendons avec impatience. L’Écosse, vieille nation mais jeune État, n'a finalement que peu d'occasions de faire parler d'elle en dehors sa production d'alcools, de tranches de saumon fumé et de pulls en cachemire. Son équipe nationale de rugby devrait à ce titre représenter une bonne part de la fierté nationale. Il se trouve, et il ne faut pas avoir peur des mots, que cette équipe incarne surtout le symbole de l'incapacité nationale. Nous comptons donc sur vous pour redorer notre blason quelque peu cabossé et redonner confiance et orgueil à notre population sévèrement éprouvée en termes de résultats rugbystiques. Notre dernier exploit international remonte à une improbable victoire d’Édimbourg contre le Stade Toulousain en H Cup, c'est dire...
Pour faire clair et simple, en Écosse, on ne plaisante pas avec le rugby, et nous avons eu trop d'humoristes sur le terrain au cours des dernières années.
D'ailleurs, vous le savez certainement, l’Écosse, alliée historique de la France, nourrit une animosité naturelle à l'encontre de son voisin méridional, oppresseur impérialiste, buveur de bière tiédasse, pervers monarchiste, et j'en passe, dont je tairai le nom mais dont vous voyez bien de qui je veux parler, suivez mon regard... Vous objecterez qu'il n'existe, a priori, dans le monde aucune nation digne de ce nom qui peut encadrer les Rosbifs. Certes. Mais la proximité et l'histoire que nous avons été forcés de partager avec cet inutile voisin rend le sujet particulièrement sensible dans les Highlands. C'est pourquoi je me permets d'insister lourdement sur l'impérieuse priorité qui est la votre de remporter toutes les rencontres qui nous opposeront au XV de la Rose, et plus particulièrement, celles qui auront lieu à Murrayfield. En cela, vous ne vous écarterez pas d'une vieille tradition française, et, j'oserais dire, auvergnate : L'une de vos missions est bien de transformer "Edimbourg-terre d'accueil" en "Citadelle imprenable".
D'autre part, je n'ai certainement pas besoin de vous rappeler que le dernier grand chelem du XV du Chardon remonte à 1990. A l'époque, Gavin Hastings jouait, avec, entre autres, Craig Chalmers et John Jeffrey. J'en ai des frissons rien qu'à y repenser, et le souvenir d'un extraordinaire mal de tête. Il s'agit en effet de la dernière cuite nationale à ce jour. Inutile de vous dire que les Écossais sont sevrés : les plus anciens seraient heureux de revivre, et les plus jeune de découvrir, l'expérience de boire sans modération et sans arrêt du samedi au samedi suivant et de se réveiller dans un lieu indéterminé avec une gueule de bois à la hauteur de l'évènement. Sur ce point, votre curriculum vitae parle pour vous : vous avez vaincu 100 ans de malédiction en Auvergne, vous n'aurez, je pense, aucun mal à vaincre un quart de siècle de disette sportive. D'autant que vous ne partirez pas d'aussi loin : en Écosse, nous avons, par exemple, réussi à nous entendre sur un hymne...
Pour finir, j'aimerais appeler votre attention sur la situation politique délicate dans laquelle le gouvernement auquel j'appartiens se trouve. Vous savez certainement que notre Premier ministre a imprudemment promis l'organisation d'un référendum d'autodétermination d'ici la fin de l'année. De deux choses, l'une : soit le parti indépendantiste l'emporte, et les maigres ressources du pays ne suffiront pas à maintenir un train de vie largement supérieur à nos moyens, soit le parti à la solde de l'envahisseur oppresseur impérialiste parvient à voler les élections et mon mouvement politique se trouverait alors dans une situation délicate, pour ne pas dire intenable, à la manière d'un sélectionneur qui remporterait la cuiller de bois pour son premier tournoi (je crois que vous saisissez parfaitement l'allusion). Bref, dans les deux cas, on sera dans la merde. Votre rôle sera alors crucial : vous aurez l'obligation de faire oublier au peuple écossais ces petits désagrément de la vie en lui offrant un rugby total, séduisant et surtout, efficace.
Voila, mon cher Vern, je sais que l’Écosse peut compter sur vous. En échange, nous ne lésinerons pas en cas de redressement spectaculaire : vous aurez votre statue, et vous verrez que les Écossais, eux, savent tenir parole...
A l'occasion, si vous passez par là, je serais heureux de partager un haggis avec vous.
Que la fleur du chardon vous protège...

Minister for Commonwealth, Games and Sport 
Shona Robison MSP

mercredi 15 janvier 2014

Incertains

Il a déboulé comme un chiot turbulent dans notre jeu de quilles. Il a salué Franck, en disant :
- Salut Franck, pas trop stressé ? T'inquiète pour l'année prochaine : moi, je reste.
Il est passé devant Elvis et ses béquilles, en disant :
- Yo Elvis ! J'te passerai le 06 de mon orthopédiste... Oh ! Excuse, on a le même en fait ! Bon, ben non alors : doucement sur la rééduc. A ton âge, on ne sait jamais...
Il a branché Siti, en disant :
- J'ai appris pour Castres, c'est moche. Mais bon, je comprends que tu veuilles être le patron sur le terrain, et ici, y'en a un de nous deux qui est en trop, visage pâle !
Il est venu asticoter Thierry, en disant :
- Tu sais à quoi on reconnaît les grands joueurs ? Non évidemment. C'est pourtant simple : les grands joueurs, ils ne sont plus blessés pour les grands matches !
Il a poursuivi avec Rado, en disant :
- C'est bon, le Bleu. Tu peux arrêter de souiller ton short : je reprends les clés du camion.
Il s'est frotté à Jubon, en disant :
- Ho ! L'ancien ! Je comptais sur toi pour me défendre. Tant pis, je me débrouillerais tout seul, une fois de plus...
Il a avisé Roro, en disant :
- J'ai battu ton record de convalescence. Je m'en serais voulu de ne pas être là pour ta cinquantième cap européenne...
Il s'est approché de moi, mains dans les poches, yeux dans les yeux, en disant :
- Bon, coach. Je t'ai manqué, hein ? On la met au point cette stratégie ? J'ai l'articulation qui refroidit...

***

Fin de l'entraînement. Je traîne un peu dans le vestiaire. Plus personne... A moins que... J'entends un bruit, comme un sanglot réprimé. Je tends l'oreille. Il y a quelqu'un. Morgan est assis dans un recoin. Il ne m'a pas vu. Tête basse, il soliloque. Je me recule, curieux et intrigué. Qu'est-ce qu'il fabrique, ce... Mais oui, c'est ça ! Il parle à son genou !
- Tu vas pas me lâcher maintenant, hein ? Je veux que tu tiennes. Après, on verra. Tu peux hurler de douleur, tu peux me crucifier de souffrance, me torturer autant que tu voudras, mais je t'en supplie, tiens bon !
Je passe un œil. Je l'observe à la dérobée, qui grimace en contemplant son genou. Il relève la tête, regarde fixement le mur et poursuit :
- Putain, je vais pas y arriver, je vais pas y...
Il s'interrompt. Le ton de sa voix change. Je frissonne : on dirait Norman Bates dans Psycho...
- Si ! Tu vas y arriver ! Tu vas y arriver ! C'est pas comme si c'était la première fois. Tu as fait une finale de coupe du monde, tu vas pas baliser pour un pauv' match de poule dans un stade obsolète.
Il se lève. Se retourne. Ouvre son caisson. Je le vois qui farfouille, ouvre une enveloppe de laquelle il sort des morceaux de photo déchirée. Il commence à ré-assembler les morceaux sur la tablette du placard, hésite un moment, puis se ravise. Il lève la tête : je le vois, de profil, réprimer un rictus de tristesse. Il se reprend dans un soupir, brouille le puzzle et en remet les pièces dans l'enveloppe qu'il repousse au fond du placard.
Je me recule, pour rester hors de sa vue. Je tape dans la cloison, frotte mes pieds au sol et tousse. J'entends la porte du caisson qui se ferme, j'avance, j'apparais, il s'est retourné, il me voit. Il a l'air étonnamment calme et sûr de lui. Il fait :
- Ah ! C'est toi, coach ! Tu vas voir, on va bouffer du rosbif ce week-end !

samedi 28 décembre 2013

Sous mon bonnet...

Sous mon bonnet, y'a mon crane, nu comme un ballon, et, sous mon crane, y'a souvent la tempête.
Sous mon bonnet, y'a un mec, qui s'est pas maquillé et qui veut pas qu'on l'aime.
Sous mon bonnet, y'a Cotter, qu'aime pas qu'on le regarde.
Sous mon bonnet, y'a Cotter, qu'aime pas qu'on parle de lui.
Sous mon bonnet, y'a Vern, le gars des Manukau qu'a dit non aux All Blacks.
Sous mon bonnet, y'a Vern, l'autre, le bon père de famille un peu fleur bleue.
Sous mon bonnet, y'a Vern, l'autre, l'ami fidèle et taiseux.
Sous mon bonnet, y'a Vern, l'autre, celui qui s'est planté et qui va se planter.
Sous mon bonnet, y'a tout un tas de types, en fait.
Sous mon bonnet, y'a quatre cent vingt-et-une combinaisons, dont treize qui fonctionnent.
Sous mon bonnet, y'a cent compositions d'équipes différentes et un nombre incalculable de feuilles de matches.
Sous mon bonnet, y'a un ancien joueur sans gloire aux articulations qui grincent.
Sous mon bonnet, y'a un coach qui a le virus de la gagne et qui veut être contagieux.
Sous mon bonnet, y'a un jeu ambitieux et organisé.
Sous mon bonnet, y'a un technicien opiniâtre et perfectionniste, qui emmerde souvent le monde.
Sous mon bonnet, y'a un père de famille qui passe trop de temps au boulot.
Sous mon bonnet, y'a un type honnête qui n'aime pas les tricheurs.
Sous mon bonnet, y'a un chasseur précis.
Sous mon bonnet, y'a des rêves de gloires et des mauvais souvenirs.
Sous mon bonnet, y'a une trogne qu'a pas vraiment un beau nez.
Sous mon bonnet, y'a des neurones abimés par les troisièmes mi-temps.
Sous mon bonnet, y'a des gueules de bois en plomb.
Sous mon bonnet, y'a une gueule de Bout de Bois qui avait fui pendant cent ans.
Sous mon bonnet, y'a une gueule à faire peur dans les rucks.
Sous mon bonnet, y'a un mec qui attend sa statue.
Sous mon bonnet, y'a un fermier néo-zed qui aime pas qu'on l'asticote.
Sous mon bonnet, y'a le sang des proscrits et des réprouvés.
Sous mon bonnet, y'a Gallaher qu'aurait pas fait Pashendale.
Sous mon bonnet, y'a une veine temporale qui palpite contre la laine et qui dit "y'a d'la vie, y'a d'la vie, y'a d'la vie...".
Sous mon bonnet, y'a tout un cinéma, un tas d'idées bizarres, des tactiques, des séquences, des rushes et des scènes coupées.
Sous mon bonnet, y'a quelques principes et des secrets aussi.
Sous mon bonnet, y'a l'rugby, qui aurait deux ans et que j'réinventerais.
Sous mon bonnet, y'a un Français qui rêve de coacher l'Quinze de France.
Sous mon bonnet, y'a deux yeux bleus qui scrutent le champ profond.
Sous mon bonnet, y'a des lèvres qui font vibrer une membrane.
Sous mon bonnet, y'a des oreilles qui hument l'air du stade.
Sous mon bonnet, y'a un type, à qui les bonnets ne vont pas.

samedi 30 novembre 2013

Sivouvatu

Je croise Franck un matin, hagard, les yeux dans le vague, qui ne me salue pas. Je m'arrête, me retourne :
- Hey, Franck ! Ca va ?
Je le vois qui soupire, tête basse.
- Non, Vern, ça ne va pas trop, non...
Un silence.
- T'es au courant ?
- Ouais...
- C'est moche, hein ?
- Ouais...
- C'est dur, comme ça, en pleine saison...
Silence à nouveau.
- Bon...
Il lève les yeux vers moi.
- Bon...
- Bonne journée.
- Ouais, à tout à l'heure sur le pré.

Plus tard, je passe voir Jean-Marc. Les murs de son bureau sont tapissés d'impressions noir et blanc d'articles de sites de transferts de rugby. Rugbymercato.com dit : "Davies, le Gros Coup de Clermont". Rugbytransferts.fr dit : "Clermont recrute gros : Davies". Valeursrugby.tv dit "Davies : Clermont ? Le club de mon coeur." Rumeursdebruitsdevestiaires.com dit :"Davies : je viens à Clermont pour gagner des titres."
- Salut Jean-Marc. Qu'est-ce qui s'est passé, bon sang ?
- Je sais, je sais... Écoute Vern, il faut positiver : on a Buttin, Davies, Fofana, Nalaga... Malzieu qui revient en forme.
- Ne plaisante pas avec ça s'il te plaît...
Il coupe :
- Je suis sérieux.
- C'est bien ce qui m'inquiète... Méfie-toi, y'a des jours, j'ai vraiment envie d'accorder des interviews à La Montagne...

Le bus direction Perpignan. Aimé Giral et sa porte d'arène. Vestiaires. Couloir. Dolpic et strapping. J'enfile mon brassard noir. Je serre la main de Marc Delpoux.
- Vraiment désolé, Vern.
- Ouais, je sais, merci.

Fin du match. Gagné : une pensée pour un type bien parti trop tôt. Des supporters m'apostrophent à la sortie du stade :
- Vern ! Comment t'as pu laisser faire une chose pareille ? Tu te rends compte qu'on va être obligé de regarder les matches de Castres pour le voir, maintenant ?
Je leur réponds :
- Ça va, les gars ! Il y a des choses plus graves dans la vie. C'est que du rugby...
- Ah non, Vern ! Je t’arrête tout de suite, c'est bien plus que du rugby...
Un autre renchérit :
- Il a raison ! Sivivatu, ce n'est pas du rugby, Sivivatu, c'est... du funambulisme... de la danse... de la magie... C'est le Houdini des courses en travers ! C'est le type qui fait des trucs que Majax ne sait pas t'expliquer ! C'est le David Coperfield du Tchic - Tchac...
Je dis :
- Si tu aimes les métaphores à la Denis Lalanne, tu peux toujours candidater au MIDOL ou te lancer dans l'écriture d'un blog...
Et je m'éloigne en l'écoutant ânonner ses tentatives d'élucidations de Sivi... Curieux cette volonté de vouloir tout expliciter... Moi je sais bien qu'il n'existe pas de mots pour raconter ce que Sivi fait sur un terrain. Moi je sais bien que Sivi, c'est n'est pas du rugby. Moi je sais bien que Sivi c'est LE rugby.

De retour à Clermont. Devant l'ordinateur, j'écris ces lignes. Stéphane m'apporte les vidéos du match. Il dit, en posant les DVD sur le bureau :
- Du bon... Et du moins bon...
Je dis :
- Je sais.
Une pause.
- J'ai repris mon blog.
- C'est bien.
- Je sais pas.
- C'était pas une question.
- Tu fais partie des deux mecs qui m'ont réclamé une suite.
- Ça te rend aussi populaire que François Hollande.
- Ne plaisante pas avec ça.
- Je ne plaisante pas.
- C'est bien ce qui m'inquiète.
- Je peux voir ?
Je tourne l'écran. Il se penche. Je relis avec lui en silence. Il me dit :
- On y comprend rien à ton truc. Tu parles de Manu ou de Siti ?
- Des deux.
- Mais ça n'a rien à voir !
- Au contraire, je crois que ça a tout à voir.
Il se redresse, interdit.
- Ah ouais ?
- Ouais. J'ai pas mal de regrets dans ce métier. Pas mal de satisfactions aussi. Mais il en existe une qui m'est particulièrement précieuse. C'est d'avoir entraîné Sivivatu au sommet de son art.
- Et je ne vois toujours pas le rapport...
- Le rapport ? C'est bien simple : Sivivatu, c'est le genre de joueur qui, l'espace d'une fulgurance, te fait oublier un instant que la vie est absurde, ou que le Grand Arbitre puisse siffler, comme ça, sans raison, la fin du match à la 41ème minute...