samedi 9 mars 2013

Parrattitude

Vous vous souvenez que j'avais débuté une série « d'entretiens de carrière » avec mes joueurs. J'avais naturellement reçu en premier mon capitaine, Roro, qui m'avait fait part de sa volonté de se recentrer. Aujourd'hui, je vais vous relater mon entrevue avec Morgan Parra.
Morgan est entré dans mon bureau avec son air incomparable d'ingénu insolent. Sourire en coin, il regardait partout autour de lui, avec une ostensible moue de satisfaction.
- Salut Vernon – tu permets que je t'appelle Vernon ? C'est la classe ton bureau...
En s'asseyant, il s'empara d'une photo de famille encadrée qui agrémente mon plan de travail :
- C'est tes gamins ? Ils ont l'air sympa...
Puis il reposa le cadre, se cala dans son fauteuil et me regarda droit dans les yeux :
- Qu'est-ce que tu veux savoir, coach ? Ah oui ! Je te mets à l'aise tout de suite, on peut se tutoyer.
Un peu abasourdi par cette entrée en matière pour le moins cavalière, je ne me départis pas de mon calme pour autant :
- Eh bien je pensais qu'on pourrait un peu discuter de ton avenir...
- Alors je t'arrête tout de suite : tout est déjà écrit, décidé !
La surprise dut marquer mon visage habituellement impassible :
- Ben oui ! Pas la peine de faire cette tête-là ! Il faut être lucide ! Magnéto – il mime avec son doigt le rembobinage d'une bande magnétique – 2009, j'arrive au club : je tâtonne, je me cherche, je m'impose. Brock nous fait son burn-out et je décide de prendre les choses en main. Résultat des courses, on gagne. Je te résume vite la situation en équipe de France. 24 ans, déjà cinquante sélections (mieux que Wilko!), un grand chelem et une finale de coupe du monde. Et encore, celle-là, si je ne me fais pas mccawer la tronche, on transforme la Nouvelle Zélande en Haïti après le passage d'un nuage de criquets... Bref, je te fais pas un dessin... En corollaire, je me suis déjà goinfré plusieurs générations de demis de mêlée : exit les Yachvili (trop vieux), les Dupuy (trop tuberculeux), les Tillous-Borde (trop musclé), les Doussain (trop transparent) ... Le Machenaud a fait illusion le temps d'un automne, mais bon, le pauvre, il joue au Racing... Je peux te dire que le sélectionneur qui va oser se passer de moi n'a pas encore été embauché comme consultant sur France 2... Donc... Étant donné que je suis là pour un bail et que je suis à peu près le seul qui réclame des responsabilités, je me donne deux ans, vue la conjoncture actuelle, pour devenir capitaine du XV de France. D'ailleurs, tu as pensé à l'après Rougerie ? Il va bien falloir songer à le remplacer un jour l'ancien du gaz... Parce que c'est sûr, c'est bien d'avoir un ambianceur de vestiaires, mais bon, Elvis, il a fait son temps... Place aux jeunes, hein ? Comme on dit !
Sur ce, il croisa ses jambes et posa négligemment ses baskets vintage sur le coin de mon bureau, précisément sur le tas de fiches de joueurs qu'on supervise avec la cellule de recrutement. J'allais reprendre la parole mais il n'en avait pas tout à fait terminé :
- Bon, et puis il faut voir les choses en face : si tu veux prendre les All Blacks, il va falloir vaincre autre chose qu'une malédiction. Regarde Joe : il frappe déjà à la porte de la sélection irlandaise et nous on en est encore à se palucher sur You Tube en regardant des vidéos de 2010 et des gif animés où tu chiales avec Mario. Nan, cette année, il faut ramener quelque chose, et , de préférence, pas le prix du meilleur public ou celui de la convivialité. Moi, je laisse ça à Bayonne... Cette année, je veux repartir de la Nuit du Rugby comme Gengis Khan est reparti de Samarkand et de Bagdad : tout doit disparaître !
Maintenant amusé par la faconde du Merdeux, je tente un trait d'ironie :
- Oui... Le doublé, sinon rien...
Il soutient mon regard avec un sérieux qui n'est pas loin de me déstabiliser :
- Pourquoi ? Tu pensais à autre chose ?
Il remballe alors ses jambes, et emporte avec elles une fiche qui tombe par terre, en feuille morte. Il s'en saisit aussitôt, la consulte avec un petit rire et me la tend, en me disant :
- Tiens, un Lourdais, comme toi... Tu m'excuseras, j'ai marché dessus... Allez, je te laisse, on m'attend à Marcoussis, ils ne peuvent plus se passer de moi.
Et il me laisse là, avec la fiche de Thierry Lacrampe imprimée de sa semelle...

6 commentaires:

  1. mon dieu on croirait du vécu (et il y a peut être du vrai)

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  2. Enfin !
    Merci pour votre retour et vos billets toujours aussi inspirés.

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  3. Ahh merci ! Plus de quatre semaines à attendre, à guetter, à espérer... c'est long.
    Heureusement, nos Jaunards ont bien meublé l'entracte.

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  4. Terrible, encore...!!!

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  5. Lacrampe est tarbais, pas lourdais...
    Sinon, je découver et ... excellent

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