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dimanche 26 août 2012

Re-création

- Maîîîîtreeuuhh...
- Quoi encore ?
- Maaiis, Maîîîîtreeuuhh, je m'ai fait mal à le muscle de la cuisseuh...
- Encore ?
- Ouiiiii...
- Et tu as très mal ?
David me regarde par en-dessous avec ses yeux d'enfant triste et lance, dans un souffle :
- Un peu...
- Bon, allez, va t'asseoir sur le banc et demande à Gerhard de t'amener à l'infirmerie.
- J'aurais pu y aller tout seul, je connais le chemin...
- Ça oui, on est payé pour le savoir...
Je regarde Franck, l'auxiliaire de vie scolaire et l'auteur de cette inutile saillie, d'un air réprobateur. Il écarte les bras, en signe d'impuissance :
- Ben quoi, Vern, c'est vrai !
- Franck, je t'ai déjà dit, pas devant les enfants. Bon, on en reparlera en conseil pédagogique.
De l'autre côté de la grille, Jean-Claude Skrela m'approuve bruyamment :
- Très bien, M. Cotter !
Franck soupire ostensiblement :
- Les parents d'élèves... L'autre jour, c'était le père de Rougerie... On n'est jamais tranquille pour travailler...
J'essaie de calmer Franck :
- Ça va, Franck, je m'occupe des parents d'élèves. Toi, regarde plutôt ce que... Oh mon Dieu !
Le petit Sitiveni, d'habitude si sage et appliqué, vient de mettre un coup d'épaule à un camarade de jeu d'une autre classe. Son maître d'école lève les bras au ciel en m'adressant un regard noir. Je ne peux qu'approuver le "sur'gé" qui punit immédiatement mon protégé de dix minutes de "temps calme". Siti quitte la cour de récréation boudeur, en marmonnant...
Quelques instants plus tard, c'est Jamie qui colle un taquet à un autre gamin. J'entends le "sur'gé" récriminer d'un ton péremptoire :
- Cudmore, encore vous ! L'année dernière, vous vous êtes tenu à peu près à carreaux. J'espère que vous n'allez pas recommencer vos bêtises de petite frappe ! Auquel cas j'aurai le déplaisir de vous coller une fois de plus. Méfiez-vous, le conseil de discipline vous a à l’œil !
- Mais, M'sieur, c'est pas moi ! J'ai glissé !
- C'est ça, c'est ça... En attendant, vous allez méditer votre geste en compagnie de votre camarade Sivivatu. J'espère que cela vous fera réfléchir.
Je suis consterné. Je vais encore devoir leur faire copier cent fois : "Je ne dois pas frapper un camarade"... Le "sur'gé" s'approche de moi :
- Dites donc, Vern, qu'est-ce qu'ils ont, vos élèves, aujourd'hui ! Je les trouve particulièrement indisciplinés.
Alors que s'engage la conversation, je vois Morgan par-dessus l'épaule du "sur'gé" en train de courir dans tous les sens, narguer les autres élèves, y compris ceux de sa classe, s'emparer du ballon, le jetter n'importe comment entre ses jambes et prendre tout le monde à témoin en criant, fier de lui :
- Eh ! Regardez ! Regardez ! Comme au cirque Pinder !
- Que voulez-vous, tenté-je de me justifier auprès du pion en chef, c'est le début de l'année. Ils ont pris de mauvaises habitudes en vacances. Même mon chouchou, l'élève James, est complètement désorienté. Rassurez-vous, je vais m'en occuper...
- En tout cas, si certains sont un peu dissipés, d'autres me paraissent déjà très appliqués : les jeunes Chouly, Bardy et Lapendry, par exemple...
- Oui, je leur ai donné des bons points. Ils travaillent dur. Damien Chouly vient d'une autre classe, mais il s'est vite intégré.
Là-dessus, je vois Thomas s'affaler lourdement sur le sol, après avoir trébuché, sous les moqueries de l'assemblée. Le "sur'gé" hausse les épaules et soupire.
- Je vous laisse, me dit-il en s'approchant de la scène, on dirait que le jeune Domingo a commis une maladresse.
J'entends alors une voix fluette derrière moi. C'est celle du petit Paul :
- Maître ! J'ai envoyé le ballon dans l'arbre, vous pouvez le décrocher s'il vous plaît ?

mercredi 22 août 2012

Nouveau départ

Bon... Corry, sur ce lancement de jeu, il me faut plus de décalage en bout de ligne. Ma'a, j'ai besoin que tu pèses dans l'axe en visant l'épaule intérieure du défenseur. C'est comme ça que j'espère créer le déséquilibre. Ensuite, Israël finit le travail.
- Vern !
- Quoi ?
- Vern !
- QUOI ? Tu ne vois pas que je suis en train de travailler une combinaison ?
Je flotte dans une brume oculaire désagréable. Mes paupières sont lourdes. Ma vue se brouille. Le visage imposant de Ma'a se dissipe dans une buée moite.
- Vern ! Réveille-toi !
J'ouvre les yeux. Je sens une main ferme qui me secoue l'épaule. Je vois le visage de Franck entre mes cils chassieux.
- Vern ! C'est moi ! L'entraînement va reprendre.
Où suis-je ? Quel est le temps ? Pendant quelques instants, j'éprouve l'étrange sensation de perte totale de repère spatio-temporel. C'est à la fois agréable et angoissant. Suis-je mort ? Où suis-je ?
Enfin, je reprends mes esprits. Je me suis endormi au soleil pendant la pause dans les travées du stade. J'entends les éclats de voix des joueurs sur la pelouse.
- Ca va ?
- Oui oui ! Ca va... Je rêvais...
- OK. On y retourne alors.
Franck s'éloigne et rejoint les joueurs qui se mettent en cercle autour de lui.
J'ai l'impression d'avoir dormi deux mois. Je me sens rouillé, j'étire mon dos, je cligne des paupières. Tout semble nouveau autour de moi.
L'entrainement...
Le cycle des saisons...
L'été rayonnant et plein de promesses...
L'automne fraîchissant et révélateur...
L'hiver glacé et sans concession...
Le printemps berceau de toutes les espérances et tombeau de toutes les joies...
Il faut s'y remettre, remonter en selle, dompter la bête, risquer de tomber à nouveau, ne jamais lâcher la bride, aiguillonner les flancs de l'étalon, ne faire plus qu'un avec lui, franchir les obstacles ou lancer le galop.
Tourner en rond dans les mêmes stades, réapprendre les mouvements mille fois appris, pousser le rocher en haut du volcan pour qu'il en dégringole aussitôt...
Soudain, malgré la chaleur, j'ai froid. Soudain, malgré l'équipe, je suis seul.
Aller à Mont-de-Marsan... Supporter les sorties de Laporte et Boudjellal... Perdre contre Toulouse, ou pire, à Biarritz... Tenter de battre le Leinster... Subir les inepties médiatiques... Répondre aux questions qui n'ont pas de réponse... Travailler, travailler, encore travailler... Partir le vendredi soir et revenir le dimanche dans la nuit... Ne pas voir ses enfants grandir... Être obsédé de la gagne, du détail, préparer tout dans les moindres détails et voir tout s'effondrer à la première action... Voir les joueurs sortir claudiquant du terrain... Rabâcher les mêmes messages, les mêmes exhortations dans les vestiaires, dans l'oreillette... Ramasser les ballons, les plots et les chasubles à la fin de la séance d'entraînement... Tout ça pour quoi ?
Pour une gloire incertaine, qui coûte tout et qui rapporte quoi ?
L'odeur du gazon fraîchement coupée... La poignée de main au gardien du stade au petit matin quand la ville dort et le Puy de Dôme a son chapeau... Les heures passées à visionner des matches et encore des matches... Inventer, deviner, innover... Opposer sa volonté et son intelligence à celles de l'adversaire... Sublimer la dialectique... S'accroupir au centre des joueurs en cercle et les rendre incandescents... Diriger une équipe de professionnels de haut niveau... Retrouver Maître Guy... Voir les jeunes se révéler, les vieux se transcender... Entrer dans le stade en fusion... Percevoir les commentaires venus de la tribune de presse mêlés aux cris des supporters... Le premier plaquage, le premier choc, la première mêlée, la première touche... Le premier essai... Les joueurs qui se congratulent ou s'aident à se relever... Le trac avant les matches, la pression qui monte... L'excitation du match... L'immense joie de la victoire...
- Oh Vern, tu viens ?
Franck m'appelle du centre du terrain.
- J'arrive, les gars, j'arrive !